Réflexions sur « l’esthétique du flou » nouveau label de l’authentique

Big brother is … you
Les weblogs trouvent leur prolongement dans les sites de vidéos, qui proposent la sensation d’une loft story étendue à la totalité de la vie
Tout événement est susceptible d’être filmé et diffusé. l’intérêt ne vient plus de l’événement, mais de son exposition. Chaque « citoyen » devient une caméra de vidéo surveillance en puissance, or une caméra de surveillance donne des images floues et granuleuses….

Primauté de la forme sur le fond: nouveaux codes
La caractéristique de ces médias personnels est l’exécrable qualité technique (ce n’est pas péjoratif, juste descriptif) qui tranche avec le côté policé à l’extrême des médias traditionnels.
Cette qualité exécrable n’est pas le fruit du hasard ou d’un manque de moyens, mais s’inscrit dans la conformité à une nouvelle esthétique : le flou et le granuleux [1].

Le succès de ces médias personnels semble lié justement à cette mauvaise qualité qui dans les codes classiques de déchiffrage des médias est associée à la notion de vérité.

Exemple caricatural, pendant des années la presse people a usé et abusé de photos floues et granuleuses pour donner la sensation qu’elles étaient volées, même si ce n’était pas toujours le cas.

En ce sens, la désormais célèbre vidéo de Ségolène Royal parlant des professeurs est intéressante. Cette vidéo est floue, de qualité médiocre (et donc fleure bon le document) alors que la réunion est publique. Aucune réaction particulière n’a suivi cette réunion et les propos de Ségolène Royal. Il aura fallu sa diffusion sur le web pour que ce film, jugé jusque là complètement banal prenne valeur de « document » précieux.

Cette esthétique du flou vient de passer au stade supérieur avec la présentation des vœux des deux bretteurs officiels, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

La vidéo de Nicolas Sarkozy est d’un austère absolu, le cadrage pour le moins étrange et les réalisateurs ont poussé la sophistication jusqu’à ajouter du vignettage [2] sur l’affichage du panneau final qui donne les coordonnées.

L'esthétique du flou

Pour apprécier à sa juste valeur l’apparent manque de moyen vidéo de l’UMP il faut se remémorer la confession d’un journaliste de France 3 publiée par le journal le Monde le 7 novembre 2006 : « 80% des images montées dans mon sujet proviennent de l’UMP » . L’UMP dispose d’une cellule dédiée, ETC (Études, techniques et communication) qui depuis l’automne 2005 suit le Ministre dans tous ses meetings et est dans de nombreux cas la seule habilitée à filmer ses entrées en scène.

La vidéo des vœux de Ségolène Royal est encore plus marquante (si j’étais médisant, ce que heureusement je ne suis pas, je dirais « encore pire »). Non seulement elle est floue, mais le cadre bouge de façon erratique comme si c’était un enfant qui a filmé la scène. Le décor est un chef-d’œuvre de kitsch familial. Je n’ai pas d’information sur les moyens vidéo du Parti Socialiste mais je subodore qu’ils doivent être au moins au niveau de ceux de l’UMP.

Il est à noter que ces partis politiques ont une telle force de frappe en matière de moyens vidéo leur permettant non seulement de réaliser des captations du niveau de celle des chaînes de télévisions, mais qui leur permettent de s’y substituer (en interdisant parfois l’accès à certaines zones) que récemment le syndicat SNJ-CGT de France Télévision à demandé «aux cadres et aux journalistes de terrain de refuser d’intégrer à nos sujets ces images de propagande. Il appelle les journalistes qui se verraient refuser de travailler librement par les organisateurs de meetings à quitter les lieux et à saisir les syndicats, afin que nous puissions poursuivre devant les tribunaux pour atteinte à la liberté de la presse.»

Il est donc tout à fait étonnant (ou au choix, savoureux, effrayant…) de voir les services de communication de ces partis épouser les codes des médias personnels pour quelque chose d’aussi anodin que des voeux. A n’en pas douter l’année 2007 et la campagne qui se profile, vont être intéressantes.

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[1] Il y a des cas ou il est intéressant de marier média personnel (et donc « authentique ») et image de qualité correcte. Pour cela, la mouvance du média personnel trouvé des outils parfaits dans la dernière vague des téléphones portables. Les Nokia N91 et N93 sont ainsi devenus les icônes de la vague du média personnel, il présentent l’avantage de fournir une image de qualité fort honnête et une apparence de téléphone « juste sorti de la poche pour saisir l’évènement sur le vif ». Il est intéressant de noter que ces nouveaux outils (dont mon propos n’est pas de les critiquer, j’en suis un partisan convaincu, je me suis déjà trouvé en situation de diffuser à la télé des portions de vidéo tournées avec un N93), valent le prix d’un caméscope. Leur usage systématique ne relève donc pas d’une absence de moyens, mais bien de la volonté de s’inscrire dans ce courant du « low cost pictural », garant d’une authenticité que n’auraient pas les médias traditionnels utilisant des moyens adaptés.

[2] Terme photographique qui désigne l’assombrissement des coins de l’image. Le vignettage est la marque d’un objectif de mauvaise qualité qui forme un cercle image d’un diamètre inférieur à la taille de l’image.

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