Découverte scientifique : Ubu faisait de la photo !

On vit une époque formidable.

Imaginez deux secondes, les principaux constructeurs d’automobiles, menacer de procès un nouveau venu proposant une « voiture électrique » au titre qu’il doit bien exister dans une quelconque dictionnaire une définition de la « voiture » spécifiant qu’elle est mue par un moteur thermique, et qu’en conséquence il s’agirait d’une concurrence déloyale risquant de tromper l’acheteur.

Première réaction, cette situation imaginaire est d’un ridicule achevé, OK, mais si on y pense à deux fois elle est intéressante. Si elle était réelle, d’un côté, elle montrerait que cette petite voiture électrique représente un réel danger pour ses congénères à essence, de l’autre et c’est moins réjouissant, elle montrerait que le milieu de l’automobile est totalement sclérosé.

Si vous êtes rétifs à l’automobile, il est facile de transposer l’allégorie en imaginant Nokia menacer Apple de procès s’il appellent l’iPhone « téléphone » au titre que jusque là un téléphone est un appareil à clavier dont l’écran se lit uniquement en position verticale.

On pourra également faire remarquer que la lutte des anciens contre les modernes n’est pas nouvelle et que chaque génération a apporté son lot de nouveautés aussitôt décriées par la génération précédente etc etc.. c’est ridicule mais c’est la vie.

Le petit monde de la photo vit en ce moment des soubresauts du même type, et c’est le G1, qui est en train de provoquer ça.
A vrai dire c’est un peu par inadvertance, l’appareil qui a vocation de moderniser l’offre faite au grand public soucieux de qualité photo n’avait pas du tout vocation à bouleverser l’organisation du marché.

Le G1 est un appareil qui met simplement à jour, la conception vieillissante de la visée sur les appareils grand public (je ne parle pas des appareils haut de gamme).
Ces appareils grand public avaient des visées mécaniques dont l’origine date … du début du siècle[1], puis se sont vus ajouter une visée moderne dite LiveView (une invention Panasonic mise en œuvre la première fois sur l’Olympus E300).

Résultat des courses, ces appareils grand publics se retrouvent avec deux systèmes de visée datant l’un du début du siècle donc, et l’autre d’il y a deux ou trois ans, tous deux affichant des images différentes.

En ce sens le G1 est un appareil évident, il remet ce capharnaüm à plat en proposant un système global, cohérent qui affiche la même image quelle que soit la façon dont on vise.
Que l’on tienne l’appareil horizontalement a bout de bras en regardant l’écran, qu’on vise en portant l’appareil à l’œil par le viseur électronique, qu’on fasse des photos a bout de bras en contre plongée, ou couché par terre en plongée grâce à l’écran orientable.. on voit la même chose.
C’est tout bête, c’est juste ça.. mais personne ne l’avait fait avant.

Le G1 ne bouleverse pas la photo et ses principes, il a le même niveau que les appareils à viseur mécanique, simplement il propose une alternative plus moderne pour ce qui touche au cadrage et à la composition (petits détails qui ne sont pas anodins dans la composition d’une image).

Par ailleurs, l’arrivée du G1 ne signe pas la disparition des autres appareils, ce qui fait que désormais le débutant qui veut une électronique qualitative, des objectifs interchangeables et des possibilités de débrayage totales, se voit désormais proposer trois options : la visée mécanique à l’ancienne (viseur à miroir), un assemblage de systèmes mixtes mécanique et électronique (miroir et LiveView), et avec le G1 un système complet, unique et cohérent. A chacun ses goûts, ses choix etc…

En général le fait que l’offre soit diversifiée est plutôt vécu comme une bonne chose, surtout lorsqu’il s’agit d’un point fondamental comme on peut considérer que le sont tous les éléments qui touchent à la composition et au cadrage… et bien c’est une bonne chose souvent…mais pas dans le monde de la photo.

L’arrivée du G1 provoque des remous en sous-mains d’une ampleur qui frise le ridicule (je suis gentil) allant des menaces de procès si jamais le terme de reflex était utilisé pour le qualifier [2] jusqu’à une pression telle que le cabinet GFK (qui mesure les performances commerciales des différents fabricants) vient de le classer dans les… compacts [3]

Bref, le marché de l’industrie photo, se fait une tempête dans un verre d’eau à grand renfort de lobbying tous azimuts, s’il s’occupait un peu plus d’image, tout le monde se porterait sans doute mieux.
Tout le monde se porterait sans doute mieux, car il est exact que le marché de l’appareil photo, (ou plus exactement les indicateurs qui permettent de le catégoriser), mériterait d’être bouleversé.

Nous sommes en train de vivre un bouleversement majeur, il se produit en ce moment un évènement d’une portée dont je ne suis pas certain que tout le monde a bien conscience.
Ce qui est clair en tout cas c’est que la profession est très loin d’en avoir conscience, et c’est un peu inquiétant à quelques semaines de l’ouverture du salon de la photo.

Ce bouleversement n’est pas lié à la sortie du sympathique G1 mais à l’arrivée de reflex numériques équipés de capteurs de taille 24x36mm lancés à des tarifs.. disons accessibles (ils ne sont pas donnés mais il y a pas si longtemps il fallait débourser trois fois plus pour des appareils de ce niveau).

Ces appareils changent de façon fondamentale les principes mêmes de la photographie.

Je fais partie de la génération des photographes issus de l’argentique et pour qui la photo est articulée autour de trois éléments : une valeur fixe, la sensibilité, et deux valeurs liées, le temps de pose (et non la « vitesse », ce terme est aussi faux qu’impropre) et le diaphragme.
La sensibilité étant fixe, on fait le choix d’un des deux autres éléments, le troisième découlant de ce choix.

La particularité des nouveaux haut de gamme est d’avoir un niveau de performance tel, que la sensibilité devient une variable d’ajustement. C’est quelques heures de manipulation d’un D700 qui m’a fait prendre conscience de ça. La variation de sensibilité (terme également impropre, il s’agit en fait de niveau d’amplification) n’a pas d’impact sur le résultat.
Nous ne sommes pas très loin du jour ou le photographe se dira « cette photo je vais la faire à 1/125 f:8 » sans soucier de questions de sensibilité avec comme sous entendu, « l’appareil utilisera le niveau d’amplification qui va bien, de toutes façons ça n’aura pas d’impact sur le résultat ».

Cette nouvelle race d’électroniques devrait permettre de réaliser des photos qui n’étaient pas possibles avant, comme par exemple des photos de sport avec un sujet très rapide impeccablement net même en faible lumière ou du reportage en très faible lumière avec une grande profondeur de champ etc…. y compris sans doute des choses dont nous n’avons pas idée aujourd’hui puisqu’on ne les a jamais vues.

Le monde de l’appareil photo s’intéresse assez peu, pas assez en tous cas, à la photo et ce type de bouleversement prévisible passe totalement inaperçu.
En revanche, l’arrivée du G1 cristallise les peurs les plus archaïques, fait remonter l’angoisse viscérale de la trouille du changement.
Il est vrai qu’avec le G1 le « jusqu’ici tout va bien » se retrouve vaguement ébranlé, puisque l’un après l’autre, les responsables de grande firmes historiques ont validé l’intérêt du concept (lire à ce sujet l’excellente série d’interviews réalisées par DPreview pendant la Photokina)..

Vivement que cette conception plus ouverte de ce qu’est un outil à faire de bonnes images franchissent l’atlantique…. Vraiment la photo, celle que j’aime en tous cas, mérite mieux que ça…

[1] Les premier reflex datent des années 30, l’invention de la visée mécanique basée sur un miroir est d’ailleurs antérieure à celle de la photographie……

[2] techniquement le G1 n’est pas un reflex, ce point ne soulève aucune discussion.

[3] Cela dit la classification compact, aussi ridicule qu’elle soit est au moins plutôt flatteuse puisque le G1 se retrouve catégorisé comme compact à objectifs interchangeables, il y en a deux l’autre étant le.. Leica M8

6 réflexions au sujet de « Découverte scientifique : Ubu faisait de la photo ! »

  1. Ah… Si seulement Panasonic avait pu mettre un nom sur le type d’appareil auquel appartient le G1.
    Le problème, c’est que comme il n’est pas rentré dans l’une des cases dont nous raffolons pour classifier tout et n’importe quoi, ça perturbe, forcément. Et, pire, ça n’a rien de surprenant !

    Je pense donc que Panasonic est le principal responsable de tout cet inutile bla-bla et que s’il s’était donné la peine de trouver un nom à cette fichue case, les forums photo auraient économisé une quantité non négligeable de bande passante… C’est quand même pas si difficile que ça de sortir un acronyme barbare (pléonasme) ?

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  2. Les forums, ce sont des passionnés, c’est différent. Ce qui me consterne c’est l’attitude de certains constructeurs ( heureusement pas tous).

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  3. Pas facile d’innover au milieu hors des balises segmentant le marché. Pour poursuivre avec le secteur automobile, on peut évoquer le cas de l’Espace qui dans les années 80 fut décrié par la concurrence parce qu’on ne savait s’il s’agissait d’un break haut ou d’une fourgonnette vitrée.

    Il faut laisser le temps au temps.

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  4. Bon, je pensais faire un commentaire sur la gestion de la sensibilité (en bon possesseur de K10D, dont le mode TAv est précisément « le photographe se dira ‘cette photo je vais la faire à 1/125 f:8’ sans soucier de questions de sensibilité« ).

    Et puis, je me suis dit que c’était un peu long, et que ça n’avait plus rien à voir avec le G1 puisque je me contentais essentiellement de revenir sur la gestion des iso par un peu tout le monde.

    Du coup, je suggère à ceux que ça intéresse un petit détour ici : http://herisson26.free.fr/?p=436

    Fin de la minute de publicité éhontée du troll local. 😉

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  5. @Franck

    Pas exactement. Je ne faisais pas allusion a l’automatisation de l’amplification, mais au fait qu’avec un D700 (et probablement ses concurrents) qu’on soit a 100, a 400 a 800 ou a 1600 la photo ( vue par un humain) est strictement la même , ce qui change tout et renvoie la notion de sensibilité aux oubliettes pour la remplacer par ce qui se passe réellement : une question d’amplification du signal qui au fond ne concerne qu’incidement le photographe.
    Et ça, c’est un bouleversement majeur, ça, il est probable que cela va donner des Images comme on en a jamais vues.
    Et in fine, « ça » ça devrait mériter l’attention de la profession (les constructeurs et leurs assemblées) qui à la place se consacre a des gamineries affligeantes.

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  6. On est bien d’accord, j’ai légèrement dévié. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pas posté ici.

    Mais pour moi, l’automatisation totale de la sensibilité doit couler de source une fois que son influence sur le résultat a été éliminée : celle-ci sans celle-là ne sert à rien.
    Devoir choisir la sensibilité sans se poser la question du bruit, ça revient à demander une manipulation superflue au photographe : la logique, à terme, c’est «profondeur de champ, flou de bougé et correction d’exposition», pas «ouverture, vitesse et sensibilité».
    Que ceux qui ont encore un peu de mal à sortir un 1600 iso vraiment propre continuent à dire à leur photographe «on est à 1600 iso», c’est logique. Mais cette information, jadis déterminante, devient de moins en moins pertinente maintenant qu’un 6400 iso est envisageable sans douleur ; elle devrait donc disparaître — mais enfin, l’inertie de l’industrie étant ce qu’elle est… on a même créé un champ «Focale équivalente 35 mm» dans les données EXIF au lieu d’y mettre une bonne fois pour toutes «Angle du champ couvert» !

    Ça va révolutionner la photo de nuit — c’est déjà largement fait, d’ailleurs : on photographie des concerts comme on n’aurait jamais osé en rêver –, et ça va révolutionner la façon même d’envisager la création d’une photo. Là-dessus, on est tout à fait d’accord : D3 et D700 tracent la voie d’une révolution ; j’ajoute juste qu’il est dommage que Nikon n’ait pas l’air de s’en rendre compte.
    En fait, le G1 n’a rien de révolutionnaire, au fond. Ce n’est qu’un énième changement du mode de visée, après le verre amovible, le viseur déporté, le télémètre, le reflex vertical et le reflex à prisme…

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