La photo comme limite du lifelogging

Je ne suis pas souvent d’accord avec ce qu’écrit l’excellent Hubert Guillaud du non moins excellent Internet Actu, mais même dans ce cas j’aime bien son approche docte et argumentée.
C’est exactement le cas de ce texte, dont je suis assez loin de partager les points de vue, mais qui présente une analyse intéressante de notre rapport à l’image numérique.

La version originale de ce texte est à lire ici

La photo comme limite du lifelogging

Par Hubert Guillaud le 16/04/08 |

Les nouvelles technologies permettent d’enregistrer nos existences, de collecter et stocker images, vidéos et textes. Mais est-ce que cela fait sens pour les gens quand ils regardent ces amoncèlements de données ?

Pour Daniela Petrelli du département des études de l’information de l’université de Sheffield, interviewée par Luca Chittaro, à l’occasion d’un atelier sur la mémoire qui s’est tenu à la conférence sur les interfaces hommes-machines de Florence, les technologies actuelles n’aident pas à organiser et à gérer nos collections numériques hétérogènes d’une manière naturelle. Les gens préservent des souvenirs numériques qui leur semblent précieux : des photos et des vidéos bien sûr, mais aussi des e-mails, des messages, des constructions numériques (photomontages, sites web…), mais leur valeur s’épuise alors qu’ils l’oublient dans leurs ordinateurs. “La principale différence entre le monde physique et numérique est la perception de l’encombrement”, explique la chercheuse. Lorsque l’encombrement de l’espace physique augmente, les gens nettoient, trient, jettent et se débarrassent des choses devenues inutiles. Ce qui survit à ces années de nettoyage correspond à ce qui, dans la vie de son propriétaire, vaut le coup d’être conservé.

“Avec les souvenirs numériques, il n’existe pas de perception de l’encombrement et le processus de tri et de sélection ne se produit pas. Au final, les fichiers sont tous stockés, les plus importants avec les moins significatifs. Cela diminue leur valeur d’autant, de la même façon que les gens rechignent à ouvrir une grande boîte de souvenirs qu’il faut trier.” Quant à l’idée d’un moteur de recherche pour les souvenirs personnels, Daniela Patrelli l’écarte : “Cela ne semble pas être une bonne réponse parce que les gens oublient ce qu’ils conservent, à moins qu’ils réexaminent périodiquement les objets qu’ils conservent.”

Daniela Patrelli et son équipe ont comparé dans une étude ethnographique (.pdf) les souvenirs matériels aux souvenirs immatériels. Alors que les premiers sont partagés dans des espaces communs au coeur de la maison, nos souvenirs numériques sont enfermés dans l’ordinateur, un appareil conçu pour une utilisation individuelle. Les souvenirs numériques souffrent aussi de leur manque d’immédiateté : un objet de souvenir sur le buffet du salon n’a pas la même disponibilité qu’un diaporama de vacances. Le numérique est donc perçu comme transitoire et non durable, alors que le physique semble rassurant et persistant. L’étude a également montré que les photos n’étaient pas les objets de souvenirs majoritaires : beaucoup d’objets du quotidien sont investis d’une valeur de mémoire et nos souvenirs ne sont pas composés que d’évènements exceptionnels, au contraire. Alors que nous sommes encore les dépositaires d’objets de nos parents et grands parents, nos enfants et petits-enfants seront-ils lire nos photos numériques ?

Un propos à contrebalancer par les recherches que mène Siân Lindley du Groupe des systèmes socio-numériques de Microsoft Research, qui, lors de l’atelier sur les pratiques sociales autour de la photo, a montré comment la technologie peut faciliter l’édition, la discussion et la présentation de photos à des fins de sociabilité. Aujourd’hui, les outils de stockage et d’organisation des collections photographiques personnelles sont très limités. Sans compter que bien souvent, une seule personne à la charge de s’en occuper dans la famille. Le partage de photos est souvent vécu de manière négative, comme une perte d’intimité. Quand aux outils permettant leur partage, comme les cadres photos numériques, ils sont mal perçus, car ils proposent des photos de manière trop éphémères.

L’atelier a donné lieu à des présentations sociologiques sur les manières dont se partagent les photos dans d’autres cultures ou avec d’autres technologies comme le téléphone mobile. D’autres présentations se sont intéressées à la découverte fortuite de photos pour rendre le partage plus spontané, ce que les logiciels permettent encore assez peu. Une présentation a insisté sur l’émergence de la vidéo instantanée (.pdf), des clips vidéos, entre la photo et le film, facilités par le mode opératoire de nos appareils et qui dessinent une nouvelle approche de la vidéo dans un contexte social. Une autre présentation (.pdf) a évoqué la création d’albums participatifs via téléphones mobiles. Deux présentations enfin évoquaient des tables d’édition de photos collaboratives et interactives comme PhoTable (.pdf) (voir Cruiser, l’ancien nom du projet du Groupe de recherche d’interaction adaptée entre l’homme et la machine) et PhotoHelix (.pdf) (voir également cette présentation de PhotoHelix).

6 réflexions au sujet de « La photo comme limite du lifelogging »

  1. Bonjour,

    En gros je crois (je crois aussi que je peux me tromper) qu’on peut difficilement analyser la photo dans le contexte numérique en faisant l’économie d’un regard sur son changement de statut. Un changement de statut qui touche aussi bien l’image que l’appareil d’ailleurs.

    A l’origine (en gros il n’y a pas si longtemps) l’appareil photo était un objet familial sédentaire, au même titre que le téléviseur ou la cuisinière (certes moins sédentaire que la cuisinière puisqu’il pouvait être emporté en vacances). Particularité de ce statut du départ l’appareil photo appartenait à la famille.
    Aujourd’hui, l’appareil photo est un accessoire personnel, qui appartient au cénacle des outils digito-narcissiques (ce n’est pas ionique, juste descriptif) au même titre que le baladeur, ou le téléphone.

    Du coup le statut de la photo (de la prise de vues) a changé . Tout d’abord il n’y a plus d’ « objet photo ». En ce sens, l’image à rejoint la parole (ce n’est sans doute pas un hasard si l’on peut faire une analogie entre appareil photo et téléphone). Ensuite la photo étant devenue multiple, facile, sans engagement et immédiate, elle a bien souvent perdu son caractère de support de mémoire et lorsqu’elle le garde, du fait de la multiplicité des captures, ses aspects esthétiques n’ont plus grand intérêt.

    Je ne suis pas exemple pas d’accord avec l’assertion suivante :

    « Les technologies actuelles n’aident pas à organiser et à gérer nos collections numériques hétérogènes d’une manière naturelle. Les gens préservent des souvenirs numériques qui leur semblent précieux : des photos et des vidéos bien sûr, mais aussi des e-mails, des messages, des constructions numériques (photomontages, sites web…), mais leur valeur s’épuise alors qu’ils l’oublient dans leurs ordinateurs. »

    Ce raisonnement me semble considérer que la situation est figée alors que l’utilisation de ces productions numériques est étroitement liée à l’apparition de nouvelles propositions d’utilisation : Flickr depuis quelques temps, le jour ou twitter permettra de joindre une petite illustration sans doute que les choses changeront encore , mes mômes s’envoient des photos par téléphone interposé ou par MSN, les fabricants de TV travaillent à des téléviseurs connectés qui serviront demain de cadre numériques capable de recevoir des images envoyées de très loin etc etdc…

    On ne peut pas catégoriser les usages (même si je comprends bien que du point de vue de l’analyse sociologique ce soit nécessaire).

    L’approche classique : tel produit (l’appareil photo et la pellicule ) sert à (mémoire, souvenir, culture etc..) ne fonctionne plus dans un contexte numérique ou l’on a : tel produit permet de faire ça a tel moment (il permettra sans doute de faire autre chose quelques temps plus tard) et peut servir à (.. à une infinité d’usage, chaque utilisateur ayant peu ou prou la possibilité de le transformer en fonction de ses besoins, envies, faiblesses etc…)

    L’image est passée d’un produit physique statique à une notion volatile, pour avoir une analyse juste il faudrait une analyse qui emboite les rythmes informatiques avec des versions successives et des mises à jour régulières de l’analyse.

    La technologie avance à un rythme nettement plus rapide que les usages ou que la capacité d’acceptation de cette technologie. Par exemple on parle de stockage des images, mais mon employeur par exemple a déjà présenté (et commercialise) aux US des télé connectables à internet d’un côté et des appareils photo envoyant directement en wifi de l’autre. Peut on affirmer aujourd’hui que demain (tout à l’heure) le stockage individuel, tel que nous le connaissons actuellement existera toujours ?? rien n’est moins sur.

    etc etc…

    Si l’on reprend le paragraphe suivant et qu’on remplace photo par web :
    « “Avec les souvenirs numériques, il n’existe pas de perception de l’encombrement et le processus de tri et de sélection ne se produit pas. Au final, les fichiers sont tous stockés, les plus importants avec les moins significatifs. Cela diminue leur valeur d’autant, de la même façon que les gens rechignent à ouvrir une grande boîte de souvenirs qu’il faut trier.” Quant à l’idée d’un moteur de recherche pour les souvenirs personnels, Daniela Patrelli l’écarte : “Cela ne semble pas être une bonne réponse parce que les gens oublient ce qu’ils conservent, à moins qu’ils réexaminent périodiquement les objets qu’ils conservent.

    On arriverait à la juste conclusion que le web ne sert a pas grand-chose, est trop vaste et trop bordélique pour être utilisable… sauf que cela élude Google par exemple, dont le plus grand mérite est d’avoir instauré un moyen d’utiliser le bordel et d’en extirper sinon la substantifique moelle, tout du moins une quantité de moelle suffisante.

    L’intérêt d’un moteur de recherche est précisément de permettre d’oublier (combien de fois ces deux dernières années avons-nous fait exactement la même requête chez Google par exemple ?)
    Le moteur de recherche dispense (je ne dis pas que c’est bien) de l’effort de mémoire que requiert une classification/recherche classique.

    Aujourd’hui par exemple tout le monde possède un gros stock d’images oubliées, imaginez que demain un éditeur propose un système de reconnaissance de visages réellement efficace, c’est-à-dire’ que je donne au logiciel une image de X et qu’il soit réellement capable de me retrouver dans mon amas enfoui toutes les photos ou il figure. Je vous donne mon billet que le tas d’images inertes et oubliées va illico presto reprendre vie etc etc…

    Bref voilà, je pense qu’on ne peut pas (encore une fois même s’il faut bien arrêter des outils et des méthodes) analyser un mouvement aussi mouvant, inachevé en pleine mutation etc.. que notre rapport à ce qu’est devenu l’image, avec des méthodes d’analyse adaptées au film.

    Enfin (et là c’est le parent qui parle) je crois qu’une analyse générique est impossible tout bêtement parce qu’il en faudrait une par classe d’âge. Pour mon fils de 13 ans la différence entre photo, SMS, message envoyé par une messagerie instantanée, email, voire console de jeux est vraiment ténue. Dans tous les cas c’est un substitut ou un complément à la parole, très fortement chargé de notions tribales.
    Ce qui est intéressant c’est que des notions comme la qualité ou la taille sont des choses tout à fait anecdotique (il y a des choses qui se racontent et d’autres qu’il est plus simple de montrer, il va donc me montrer une image sur son téléphone sans souci de qualité exactement comme il me raconterait verbalement la même anecdote).

    L’idée de stockage lui est à peu près inconnue (tout du moins le stockage « permanent ». Pour lui stocker c’est ne pas effacer la photo sur son téléphone).
    Et ça, ce n’est pas, je crois tout du moins, dissociable de la génération à laquelle il appartient, ça dépasse très largement la question de l’image ou peut être au contraire, que cela montre que l’image est un reflet de notre rapport au temps.

    Il est intéressant de noter que dans les greniers on peut trouver des images vielles d’un siècle. Mais ces images montrent des gens pour qui la notion de continuité avait un sens. A l’inverse nous vivons baignés d’image mais il est fort possible que nos petits enfants ne sachent pas à quoi nous ressemblions. Nos mômes vient dans un monde anxiogène ou l’immédiat est la règle, leur rapport à l’image va dans ce sens.

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  2. Très content de t’avoir fait précisé les choses.

    D’autant que je suis assez d’accord avec toi : la qualité, la taille, le stockage sont des notions qui se sont plutôt vidées de sens. Au profit d’une notion plus volatile, une manière de parler en image, qui me semble rejoindre les propos d’André Gunthert : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/02/04/620-ressources-de-la-communication-par-l-image

    En même temps, les sociologues regardent ce que les gens font… et pointent les lacunes, que les techniciens vont améliorer. Les sociologues décrivent, pour partie, les usages d’aujourd’hui et font ressortir, par ce biais les lacunes des outils et des services que nous utilisons. Mais à n’en pas douter, les usages, les services, les outils font bouger les choses, plus ou moins rapidement… Et derrière tout cela, il faut surtout regarder les changements de statuts et de pratiques. Là où les propos des chercheurs me semblaient intéressants, c’est qu’en interrogeant justement les limites des pratiques de partage d’aujourd’hui (et notamment en soulignant que la prédominance du flux dans nos outils numériques ne va pas nécessairement dans le même sens que nos façons de faire dans nos vies quotidiennes), ils montrent comment celles-ci peuvent demain se restructurer.

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